Abstract

Avec ce petit ouvrage, Lionel Obadia offre aux lecteurs une synthèse exhaustive d’un champ culturel, la zombie culture. L’anthropologue des religions construit sa réflexion autour de thématiques, qu’il organise en trois blocs : 1) les origines; 2) les cultures et les imaginaires; et 3) la société et la politique. Il invite les lecteurs à dépasser le sens premier et horrifique qui s’associe au genre qui a popularisé le zombie et à s’ouvrir au sens allégorique que ce dernier représente dans et pour le monde moderne. Du coup, Obadia explore, en lien avec cette représentation du zombie, la dialectique entre la tradition et la modernité, s’interrogeant à propos des ruptures, des continuités et des généalogies qui ont conduit, d’abord à l’appropriation culturelle de la figure du zombie traditionnel, puis à la mondialisation de la figure du zombie moderne.
Notons qu’avant l’introduction se trouve un court paragraphe consacré à la définition du terme « zombie ». Dans l’introduction, Obadia met en lumière l’incroyable diffusion de la zombie culture, phénomène qui se manifeste notamment par une diversité des usages du terme « zombie ». Le zombie fait maintenant partie des représentations collectives mondialisées. Cela conduit Obadia à observer que « [. . .] les morts-vivants sont des reflets de préoccupations tout à fait humaines » (10). De plus, on trouve disséminées dans l’ouvrage quatre vignettes qui développent des aspects particuliers de la zombie culture (les différents types de zombies, les « zombies studies » en tant que domaine d’études spécialisé, la question des ordinateurs et des entreprises zombies et la littérature zombie qui propose des guides de survie en cas d’attaque).
Dans la première partie de l’ouvrage, Obadia campe sa réflexion dans cette dialectique entre le traditionnel et le moderne. Il aborde les origines haïtiennes du zombie, le rattachant au système cosmologique vaudou. Dans le contexte traditionnel, le zombie est créé pour servir un sorcier, suivant des rituels magiques. Dans le contexte moderne, les zombies sont le fruit de fictions cinématographiques et ils portent une intention de critique sociale. L’écart entre ces deux façons de concevoir le zombie est énorme. C’est ce qu’Obadia explique dans le second chapitre de la première partie du livre. L’appropriation du zombie par le cinéma occidental (dès 1932, avec White Zombie de Victor Halperin) porte sa figure au-delà des frontières traditionnelles et se présente comme la métaphore critique des violences et des dangers de la modernité. Obadia poursuit sa réflexion sur le terrain de la fiction et du rapport entre le réel, l’imaginaire et le symbolique, montrant en quoi le zombie est bien réel pour les sociétés contemporaines, dans les représentations qu’il diffuse à l’échelle planétaire. Après avoir présenté la place des animaux dans la zombie culture, en convoquant la polarité alliance/hostilité qui marque l’ensemble de ce champ culturel, l’auteur s’attarde sur les origines religieuses du phénomène. Obadia propose que le zombie moderne peut être perçu comme une représentation de la sécularisation, en faisant ainsi une « créature profane » (55). Il explore aussi les parallèles qui peuvent être établis entre la zombie culture et les Écritures bibliques ou encore avec les notions de réincarnation ou de métempsychose. En invitant à une réflexion à propos du bien et du mal, la zombie culture véhicule une morale (conservatrice ?) qui a même conduit, en 2013, à la fondation, en Slovénie, d’une Église qui réunit des personnes s’identifiant comme zombies, The Trans-Universal Zombie Church of the Blissful Ringing.
Obadia investit, dans la deuxième partie du livre, diverses facettes du champ culturel et de l’imaginaire zombie. Il montre comment l’horreur s’exprime à travers cette figure culturelle, notamment par la souillure – microbienne ou symbolique –, la violence et l’agressivité qu’incarne le zombie. L’auteur pousse son analyse jusqu’aux principes de la psychanalyse, en évoquant les notions d’éros et de thanatos en lien avec l’attirance et la répulsion que les zombies engendrent. Cela dit, il indique aussi dans quelle mesure l’horreur de la zombie culture a pu interagir avec le monde des enfants, notamment en les intégrant dans les productions cinématographiques, en réalisant des longs-métrages ayant pour public cible les adolescents ou encore en développant une gamme de jeux vidéo qui mobilise la figure du zombie. Si les films de zombies se sont difficilement défaits de leur image de produits de « série B », certains font maintenant partie du cinéma « culte ». Obadia avance que la « trajectoire historique du zombie dans l’imaginaire culturel » (77) parvient à brouiller les frontières entre la culture populaire et l’art élitiste et que la popularité du zombie le conduit à s’inviter dans toutes sortes de productions culturelles ou littéraires, voire scientifiques (comme le démontre la liste des références qui se trouve à la fin de l’ouvrage). La deuxième partie du livre aborde ensuite la thématique de l’appétit chez le zombie. Puis, c’est la portée de la zombie culture en tant que mode qui est explorée par Obadia, qui conclut cette partie du livre par une tératologie comparative du zombie et des autres figures monstrueuses de l’imaginaire.
La dernière partie de l’ouvrage se consacre à montrer comment la zombie culture porte une critique politique et sociale du monde contemporain. Elle représente un monde qui pourrait devenir « réel », à la suite d’une catastrophe, et c’est pourquoi Obadia écrit que « [. . .] dans un contexte antique et marqué par la religion, ou moderne et sous influence de pensées séculières, la figure du zombie conserve son potentiel de signification » (105). La morale véhiculée par la zombie culture structure un imaginaire collectif. Elle parle de « fin du monde » et de « vision apocalyptique », des thèmes en vogue autant dans les églises évangéliques que sur les écrans de cinéma. C’est aussi à la socialité de l’humain que le champ culturel des zombies invite à réfléchir, à ce qui menace l’ordre social et aux façons de maintenir la cohésion à l’intérieur d’un groupe réduit à l’état de survie. Critique de l’ordre capitaliste et de la société marchande, les zombies rappellent à l’humain sa fragilité, ses aliénations, ses dominations, ses systèmes inégalitaires et les injustices qui continuent de meubler les sociétés. Paradoxalement, c’est une leçon d’humanité que le zombie moderne apporte à son audience. Il soulève aussi la réalité des dangers que l’humanité peut courir, tout en développant un imaginaire survivaliste qui privilégie l’action collective sur les penchants individuels (ce qui, à la limite, tend vers un ordre dystopique et totalitaire). Obadia se penche ensuite sur la place des émotions et des sentiments dans le champ de la zombie culture. On constate ici que le champ culturel donne lieu à toutes sortes de variations sur le même thème, variations qui peuvent même être contradictoires, mais qui portent à réfléchir sur l’humain. Ainsi, la figure du zombie soulève des raisonnement analogiques et symboliques. Si elle est un objet d’études thématiques et interdisciplinaires, la philosophie l’interroge comme objet de représentation de l’humain et du rapport qu’il entretient à la conscience. Une philosophie politique fait aussi de cette figure un objet de réflexions à propos des changements et des maux modernes ou encore une métaphore des inégalités sociales vécues par des minorités privées de leurs droits fondamentaux. La dernière partie de l’ouvrage se termine par une mise en lumière du rapport ambivalent que le zombie entretient avec la science et la technologie.
Ce petit essai d’Obadia offre un tour d’horizon du zombie, de cette figure ambiguë qui se trouve entre la vie et la mort, « un personnage qui ne pense pas mais qui aide à penser » (148) et qui semble devenir un champ culturel à part entière. Ce phénomène populaire doit effectivement être pris au sérieux tant la métaphore du zombie éveille des sensibilités et des critiques de divers ordres, tant politiques qu’environnementales et scientifiques. La zombie culture développe une critique de la domination ou de l’asservissement de quelque nature qu’elle soit. Par exemple, Obadia explique qu’un néologisme a été créé pour parler des personnes dépendantes à la technologie : le smombie (terme fondé à partir des mots « smartphone » et « zombie »). Dans un format agréable à lire, ce petit essai propose d’interroger une figure traditionnelle qui a été modernisée et qui incarne aujourd’hui, à l’échelle planétaire, un rapport entre « eux » et « nous » qui parle, comme le souligne l’auteur, davantage des humains réels que de la créature imaginaire qu’est le zombie cinématographique.
