Abstract

Comme le titre l’indique, la question centrale de cet ouvrage est la suivante : le temps est-il supérieur à l’espace ? Quiconque a lu le très beau livre du rabbin massorti et philosophe états-unien Abraham Joshua Heschel (1907–1972), The Sabbath. Its Meaning for Modern Man, publié en 1951 (connu en français sous le titre Les bâtisseurs du temps, publié en 1957), sait que la réponse à cette question est positive. Quant aux personnes qui connaissent les publications du pape François – en particulier les trois textes suivants : l’exhortation apostolique Evangelii Gaudium, publiée en 2013, notamment les paragraphes 217 à 237, l’encyclique Laudato si, publié en 2015, et la bulle intitulée Misericordiae Vultus, datant du 11 avril 2015 –, elles savent qu’il a, lui aussi, répondu positivement à cette question. Cette réponse positive peut être résumée à l’aune de cette déclaration du pape, citée à trois reprises dans ce livre : « Donner la priorité au temps c’est s’occuper d’initier des processus plutôt que de posséder des espaces » (5, 6 et 98). Qui plus est, sachant que le rabbin Abraham Skorka avait personnellement offert en cadeau la traduction espagnole de ce livre de Heschel au cardinal Bergoglio (23–24 ; 65), l’actuel pape François, on est maintenant certain que la pensée de Heschel constitue l’une des sources d’inspiration de certains textes du pape (27 et 31), d’où le sous-titre du présent livre. C’est donc aux relations entre temps et espace que sept des neuf auteurs de ce livre, vivant dans de nombreux endroits différents – Asie, Europe, Amérique du Nord et du Sud (188) –, nous invitent à réfléchir.
Dans la première étude (1–46), intitulée « Une fascinante piste de recherche (archéologie rituelle d’un ‘principe’ éthique) », l’un des principaux objectifs d’Ângelo Cardita est de montrer que l’idée selon laquelle le temps est supérieur à l’espace – idée reprise par le pape François, qui la présente comme un principe éthique – dérive de l’expérience rituelle et en évoque aussi un aspect fondamental. Autrement dit, selon Cardita, si l’on cherche à identifier les expériences humaines qui illustrent la supériorité du temps par rapport à l’espace, ce n’est pas dans le domaine de l’éthique qu’il faut chercher, mais dans le monde des rites. Pour explorer de manière « archéologique » cette intuition, Cardita propose trois voies qui se complètent, dont la dernière constitue l’une des autres références éloignées à l’œuvre dans le « principe » du pape François : la « dialectisation » de la durée avec Gaston Bachelard, la « ritualisation de la communication avec John Carey, et la « catholisation » du temps avec Marie-Dominique Chenu.
Le chapitre signé par Abraham Skorka (47–66), ancien professeur de littérature biblique et rabbinique au séminaire de Buenos Aires et ami du pape François, est rédigé en espagnol. On y trouve une bonne synthèse du livre d’Abraham Heschel, avec une insistance particulière sur le caractère saint du temps, car Heschel était d’avis que le problème du temps ne peut être résolu que par sa sanctification. Skorka, étant lui-même spécialiste en biophysique et détenant un doctorat en chimie, dialogue aussi avec quelques scientifiques qui ont réfléchi à la notion du temps, indissociable de l’espace, et à la théorie de la relativité (cf. Copernic, Lemaître, Prigogine, Monod, etc.), comme l’avait fait Heschel dans un appendice de la première édition de son livre, lequel ne fut malheureusement pas reproduit dans certaines traductions et rééditions.
Pour mettre en évidence la singularité de l’œuvre de Heschel, Michael Marmur, dans un texte écrit en anglais (67–90), retrace d’abord les origines hassidiques de sa pensée sur le temps. Puis, il reconstitue la genèse de sa pensée sur le temps dans les ouvrages antérieurs à son célèbre livre intitulé The Sabbath. Bien que la pensée de Heschel défie toute catégorisation facile, Marmur retient ensuite trois thématiques : l’histoire, la divinité et la critique sociale. Du point de vue de l’histoire, la vie du Juif est tendue entre deux pôles : d’une part, l’Exode et le Sinaï ; d’autre part, le royaume messianique ou le royaume de Dieu. En ce qui concerne le Dieu des Juifs, c’est dans le royaume du temps et non dans celui de l’espace que l’on fait sa rencontre et que l’on prend conscience de chaque instant qui est un acte créateur. Autrement dit, le temps est la présence de Dieu dans le monde de l’espace. Enfin, Marmur rappelle qu’en donnant la priorité au temps sur l’espace, Heschel a pu, d’une part, faire une critique du système capitaliste et de la civilisation technique, qui ne cherche qu’à conquérir l’espace, et, d’autre part, insister sur le fait que le royaume du temps a pour but d’être et de partager et non pas d’avoir et de se comporter en propriétaire.
Pour sa part, Benoît Mathot propose une réflexion stimulante, qui vise à montrer qu’il y a un lien profond et structurel entre la pensée du pape et ce que le philosophe français François Jullien appelle une dynamique de la décoïncidence (91–105), c’est-à-dire une dynamique à partir de laquelle du neuf peut surgir, un souffle peut passer et une parole qui bouscule peut se faufiler. En somme, l’hypothèse de Mathot est la suivante : en donnant une priorité au temps sur l’espace, le pape privilégie, en quelque sorte, le fait d’initier plutôt que de posséder, le fragile plutôt que le figé, l’ouverture plutôt que le contrôle et, finalement, la décoïncidence plutôt que la coïncidence. Toutefois, Mathot conclut que cette pensée audacieuse du pape, qui vise à faire du christianisme une entreprise de décoïncidence, a peu de chance d’être entendue dans le contexte actuel du catholicisme.
Avec Luis Castro, on passe de la philosophie à l’exégèse biblique. En effet, dans son chapitre intitulé « Un temple de temps pour célébrer la liberté : Le Šabbāt dans la Tôrah » (107–146), Castro se propose d’expliciter le fondement biblique du shabbat, et ce, en se limitant à la Torah et en adoptant une approche synchronique, voire plus précisément canonique et intertextuelle. C’est donc en suivant le fil du récit biblique que Castro dévoile les rapports entre l’espace et le shabbat, ce moment de la semaine qui, loin d’être une simple institution juridique, est un jour de Dieu avant d’être un jour pour Dieu, tout en étant aussi un don divin visant à faire entrer les êtres humains dans le temps de Dieu, un temps de liberté.
Dans un autre texte rédigé en anglais (147–160), Joshua Furnal compare la pensée de Heschel avec celle que l’on trouve dans la bulle papale intitulée Misericordiae Vultus (Le visage de la Miséricorde), dans laquelle le pape François proclamait une année sainte sous le signe d’un Jubilé de la Miséricorde. Cette comparaison vise, entre autres, à montrer que, pour Heschel comme pour le pape, le temps sabbatique oriente vers la miséricorde divine et invite à participer au temps de miséricorde du Seigneur.
Tout autre est l’objectif de Luc Forestier, car celui-ci élabore une réflexion ecclésiologique, qui vise à montrer à quel point la permanence d’Israël interroge l’articulation entre, d’une part, l’espace et le temps et, d’autre part, la catholicité et l’apostolicité (161–183). Puis, en faisant prendre conscience que la permanence d’Israël fait partie du dessein de Dieu, Forestier corrige quelques imaginaires catholiques, fondés notamment sur une théologie de la substitution ou une théologie de l’accomplissement, soit deux théologies qui ont en commun de nier l’altérité et l’existence actuelle d’Israël.
Deux brefs chapitres, rédigés en anglais, clôturent le livre (185–196 et 197–200). Dans le premier, Ira Robinson rappelle d’abord que ce livre est le résultat d’un colloque qui a eu lieu sur Zoom, le 24 octobre 2022. Il présente ensuite chacun des auteurs et esquisse une trop brève synthèse du colloque. Quant à Miranda Crowdus, la seule autrice du livre, elle conclut l’ouvrage par quelques réflexions sur la musique et sur l’importance du dialogue judéo-chrétien.
Bien entendu, donner la priorité au temps sur l’espace n’est pas sans conséquence politique, car c’est critiquer la mentalité colonialiste de la conquête de l’espace. Or, étonnamment, la question politique de l’État d’Israël – traitée dans un appendice d’une nouvelle édition du livre sur le shabbat de Heschel, à la suite d’intellectuels qui lui avaient reproché de ne pas avoir suffisamment porté attention à l’importance de l’espace, surtout après la création de l’État d’Israël en 1948 (81) – ne fait l’objet que d’une seule réflexion, et ce, d’un point de vue catholique (169–171). Peut-être cette lacune troublera-t-elle certaines personnes qui estiment que cet enjeu géopolitique est loin d’être secondaire dans un ouvrage dont le but principal est de souligner la supériorité du temps sur l’espace ? Quoi qu’il en soit, cette surprenante lacune n’enlève rien à la qualité de cet ouvrage collectif ; c’est pourquoi celui-ci devrait retenir l’attention de celles et de ceux qui sont intéressés à construire des ponts entre les judaïsmes et les christianismes et à réfléchir sur le temps, lequel fut consacré par Dieu (cf. le septième jour en Gn 2,3), alors que l’espace fut consacré par Moïse (cf. le tabernacle en Nb 7,1).
