Abstract

Ce livre, préfacé par Bernard Haykel (9–12), professeur à Princeton University, est présenté comme un « essai » (16) qui vise à mieux comprendre les tensions qui caractérisent les rapports entre les musulmans vivant au Québec et le reste de la société québécoise, voire les sociétés occidentales, comme en indique le titre, puisque ce qui vaut pour la société québécoise vaut aussi pour de nombreuses sociétés européennes d’immigration. En effet, si les conditions d’accueil et d’intégration peuvent varier d’une société à l’autre, les facteurs propres aux groupes musulmans immigrés, eux, sont structurés par certaines tendances de l’islamisme mondial, qui ont des répercussions semblables dans les diverses sociétés d’accueil. Pour apporter un nouvel éclairage sur les rapports parfois conflictuels entre les musulmans immigrés et la société québécoise, Rachad Antonius et Ali Belaidi, tous deux sociologues, estiment qu’il convient de prendre en considération non seulement des facteurs propres à la société québécoise, mais aussi des facteurs propres aux groupes musulmans eux-mêmes, incluant leurs histoires et leurs cultures diverses, ainsi que les tendances idéologiques qui ont émergé au courant des dernières décennies dans la mouvance de l’islam politique. Un tel éclairage, qui ne se limite pas aux facteurs propres à la société d’accueil, est d’autant plus souhaitable et nécessaire qu’il est absent des discours d’une partie de la gauche, dite « inclusive » et « antiraciste », ainsi que des adeptes des courants multiculturalistes libéraux, qui, les uns comme les autres, se contentent de dénoncer les propos, teintés de colonialisme et d’orientalisme, présents dans la société québécoise, mais qui, au nom de l’ouverture, refusent d’examiner les idéologies politiques et religieuses promues par certains groupes musulmans, idéologies parfois obscurantistes qui sont en contradiction avec de nombreuses valeurs fondatrices de la gauche, voire de la démocratie. Autrement dit, l’objectif de ce livre est de repenser les questions d’intégration et du vivre-ensemble dans la société québécoise en prenant en considération non seulement le racisme et le colonialisme, mais aussi, comme en indique le titre, l’islamisme, c’est-à-dire « la philosophie politique » (70) qui anime certains courants du monde musulman, comme les Frères musulmans, le wahhabisme et le salafisme, lequel peut être quiétiste ou jihadiste.
En vue de cet ambitieux objectif, les deux auteurs articulent leur essai en trois parties. Le premier chapitre de la première partie (31–66) est consacré à l’histoire de l’islam, notamment de ses origines, et des relations problématiques entre les domaines du politique et du religieux. Ce détour par l’histoire est important, car il permet de déconstruire les conceptions mythiques d’un âge idéal et sacré de l’islam, à partir desquelles non seulement les salafistes et les islamistes, mais aussi maints musulmans interprètent les enjeux politiques contemporains. Dans le deuxième chapitre, les auteurs poursuivent ce travail de déconstruction de la mémoire collective, idéologisée et intériorisée depuis des siècles, mais cette fois-ci en analysant l’imaginaire califal – en effet, « l’institution du califat n’a pas de fondement religieux » (60) – et le rapport entre religion et politique dans l’histoire de l’islam, et ce, en sachant bien que le Coran et les hadiths, qui constituent les deux principales sources sur lesquelles se fonde l’hagiographie musulmane classique, sont historiquement peu fiables. Cette excellente synthèse historique permet notamment de comprendre que l’imaginaire jihadiste et son ordre socio-politique idéal sont en réalité fondés sur une interprétation acritique, atemporelle et anhistorique de l’islam et de ses principales sources.
La deuxième partie du livre (67–125), subdivisée en quatre chapitres, vise à analyser les enjeux soulevés par l’islamisme dans les sociétés arabes actuelles, sociétés de tradition sunnite à laquelle adhèrent « 88% des musulmans du monde » (69). Cette deuxième partie s’ouvre par un chapitre dans lequel les auteurs s’emploient à définir maints termes qui seront par la suite utilisés, à savoir, par exemple : islam, Islam, islam politique, wahhabisme, islamisme, et salafisme, ce dernier courant de pensée, qui prône un retour à un islam fantasmé des origines, exerçant une influence non négligeable sur les sociétés arabes, ainsi que sur de nombreux immigrants musulmans en Occident. C’est pourquoi le quatrième chapitre est consacré au salafisme dans les sociétés arabes (les exemples donnés proviennent surtout de l’Égypte et de l’Algérie, soit les deux pays d’où proviennent les deux auteurs), tandis que le cinquième chapitre vise à comprendre les dynamiques profondes qui sont à l’œuvre dans le champ politique islamique (par exemple, le caractère suprémaciste du discours islamiste, la violence et la radicalisation idéologique, ainsi que l’imbrication des dimensions cultuelle, identitaire et politique). Quant au chapitre six, intitulé « L’islam contemporain face à certains enjeux de la modernité », qui clôt la deuxième partie du livre, son objectif est de montrer comment le projet d’intégration conçu par les courants islamistes opère une double rupture : d’une part, avec les cultures traditionnelles d’origine et, d’autre part, pour les musulmans qui ont immigré, avec la culture de la société d’accueil.
Dans la troisième partie du livre (127–182), qui est subdivisée en trois chapitres, les auteurs s’intéressent plus spécifiquement à l’impact de l’islamisme sur les sociétés occidentales et sur le Québec en particulier, puisque, à l’ère de la globalisation, les discours religieux prêchés à la Mecque ou au Caire, qui dénigrent certaines valeurs des sociétés d’accueil occidentales et menacent ainsi un vivre-ensemble paisible, peuvent très bien être endossés par une partie des communautés musulmanes qui habitent à Montréal, à Paris ou à New York. Dans le septième chapitre, les auteurs esquissent d’abord une brève histoire de la laïcisation du Québec et analysent les représentations négatives et stéréotypées de l’islam et des musulmans. En contrepartie, ils rappellent que ce ne sont pas là les seuls facteurs responsables du climat de tension entre la majorité de la société québécoise et les musulmans. En effet, ils montrent que les islamistes peinent à penser la laïcité et la modernité politique sécularisée et qu’ils résistent à toute forme de changement. Le huitième chapitre est consacré aux manifestations des tensions entre la société d’accueil et les musulmans. Y sont analysés la crise des accommodements raisonnables, le crime haineux dans la Grande Mosquée de Québec en janvier 2017, l’affaire Shafia en 2009 et l’annulation de la conférence de Nadia Murad en 2021. Enfin, dans le dernier chapitre, les auteurs proposent quelques pistes de réflexions, voire des recommandations qui « pourraient contribuer à assainir le climat de méfiance » entre la société d’accueil et les musulmans (169). Parmi celles-ci figurent, entre autres, la lutte contre les discriminations à l’emploi, l’abolition des représentations médiatiques stéréotypées à l’égard des musulmans et de l’islam, un regard plus critique de certains discours laïcistes (notamment en ce qui concerne l’interdit du port du voile), mais aussi des discours multiculturalistes, qui jugent que les politiques visant à prôner la laïcité sont essentiellement racistes et islamophobes. En guise de conclusion à cette troisième partie, les auteurs affirment que le climat de méfiance évoqué pourrait disparaître si les musulmans anti-obscurantistes « se donnaient une voix collective, capable de s’imposer dans la conversation » et développaient « une nouvelle philosophie politique post-islamiste, attachée aux libertés, à la sécularisation, à la démocratie et au respect de la différence » (178–179).
En définitive, ce brillant essai, qui se clôt par une brève conclusion (183–185), une chronologie de l’islam et du califat (187–189), un glossaire des termes arabes utilisés dans le livre (191–197) et une riche bibliographie (199–210), m’apparaît incontournable pour tous ceux et toutes celles qui veulent réfléchir aux rapports entre les musulmans immigrés et leurs sociétés d’accueil, notamment celle du Québec, et ce, parce qu’il permet d’évaluer, de manière rigoureuse, détaillée et nuancée, les dynamiques politico-religieuses propres aux communautés musulmanes immigrées et, par conséquent, de ne pas laisser le champ libre aux idéologies islamistes.
