Abstract

Sami Aoun, un politologue d’origine libanaise, est professeur de sciences politiques à l’université de Sherbrooke; il a publié plusieurs livres, dont son dernier, Penser la citoyenneté. Laïcité, pluralisme et islam, est un essai de vulgarisation scientifique destiné au grand public. Dans ce livre, il aborde plusieurs sujets d’actualité, liés, principalement, à la présence de l’islam en Occident. Il traite entre autres du vivre-ensemble dans les sociétés occidentales, de l’appartenance citoyenne dans un contexte de pluralité culturelle et religieuse et des modalités de gestion de cette pluralité (valeurs divergentes et conflictuelles). Son approche est d’ordre humaniste et son objectif est d’établir « un dialogue constructif se situant au-delà de la binarité d’un Occident culpabilisé et d’un Islam victimisé » (9).
Son livre comprend cinq chapitres, traitant chacun d’une problématique propre à cette présence de plus en plus voyante de l’islam en Occident. Dans son premier chapitre, « Démocratie et Islam : deux référents culturels en crise », il explique la crise que traversent les démocraties occidentales ainsi que la crise que vit l’islam en Occident. Selon lui, les démocraties commencent à s’interroger sur la validité de leurs valeurs modernes et de leur universalité, en déployant une réflexion sur les mouvances conservatrices et progressistes (27) et sur l’incursion des idéologies radicales et fascisantes (29), et essaient de se repositionner vis-à-vis de ces changements.
L’auteur s’attèle ensuite à l’analyse de la crise de l’islam, à ses origines et à ses causes en Occident. Il distingue l’islam de l’islam militant porteur d’une idéologie totalitaire. Une idéologie qui soulève des craintes, notamment quant à un possible retour du « religieux islamiste combatif, violent et parfois nihiliste [. . .] qui ne fait qu’aggraver le communautarisme identitaire » (36). Bien que l’activisme de l’islamisme soit significatif, souligne Aoun, il ne représente qu’un discours politique sur l’islam. L’islam est donc une « mosaïque » composée d’une grande diversité (50), d’où l’importance de le distinguer de l’islamisme pour amortir les éléments de tension entre cette religion et les valeurs communes des démocraties libérales. Des éléments qui ont suscité de nombreux débats sur des sujets sensibles tels que le voile islamique, le blasphème, la justification religieuse de la violence et le risque de ghettoïsation qui guette certaines communautés musulmanes.
Dans le deuxième chapitre, « Laïcité et religion, sortir des malentendus », Aoun propose, à partir d’une approche comparative, d’examiner les rapports entre laïcité et religion en Occident et dans le monde islamique. Il explique qu’une certaine forme de laïcité peut émerger dans un monde non chrétien. Il pense que cette possibilité devrait conduire à une révision de la thèse dominante selon laquelle la laïcité est l’antithèse du religieux. Pour ce faire, il présente un survol historique de l’idée de laïcité et des modalités de gestion de la pluralité dans les sociétés occidentales. Puis, il aborde tour à tour le modèle britannique et canadien-anglais qui fait la promotion du multiculturalisme et des accommodements raisonnables ; le modèle américain qui implique l’idée du melting pot ; le modèle français républicain qui s’avère, à certains égards, « concurrent de la religion » (98) ou, du moins, contre les appartenances de type communautaire et finalement le modèle québécois, fondé sur l’interculturalisme et qui vise, entre autres, la préservation de la culture francophone en Amérique du Nord. Dans la seconde partie de ce chapitre, Aoun montre que la laïcité est compatible avec un islam réformé, en donnant plusieurs exemples du « potentiel de réforme de l’islam » (116) et en présentant plusieurs foyers de l’exercice de la laïcité en terre d’islam (Turquie, Tunisie, Indonésie).
« Comprendre l’islamisme » est le chapitre dans lequel Aoun approfondit la notion de la nécessité de séparer la religion de son pendant politique, en d’autres termes de comprendre la différence entre la religion en tant que foi et la religion en tant qu’idéologie politique, enfin de faire attention aux « amalgames entre islam et islamisme » (127). Il atteste que l’islam, dans sa version traditionaliste, saura s’ouvrir à la modernité sous l’influence des approches herméneutiques, de la sécularisation et d’une critique raisonnée du fait religieux. Si la distinction entre islam et islamisme n’est pas toujours évidente, l’auteur insiste sur le fait que « [l]’islamisme est un activisme politique et idéologique » (131), tandis que l’islam est avant tout une religion. Cette distinction mène à une autre, celle des diverses formes de l’islamisme (le révolutionnaire, l’étatique, le salafisme, le frériste, etc.). Il conclut son chapitre par la présentation du débat entre Gilles Kepel et Olivier Roy à propos du rapport entre islamisme et djihadisme.
Dans le quatrième chapitre, « Vers l’émergence d’un islam humaniste », l’auteur s’intéresse aux différents débats qui secouent l’islam sur la question de sa réforme. Il se demande si les démocraties libérales ne pourraient pas être le berceau d’une modernisation ou d’une réforme de l’islam et si le modèle démocratique libéral est capable de prendre racine dans une culture religieuse non occidentale. L’auteur pense qu’un islam des Lumières, rationaliste, tolérant et humaniste est possible à condition qu’il subisse une réforme profonde. Cette réforme devrait emprunter les voies suivantes : délaisser l’idée de la réinstauration d’un califat qui centraliserait les pouvoirs temporels et spirituels (165) ; abandonner la mentalité du complot (170), celle qui explique les crises par le complotisme des Occidentaux ; mettre fin à « l’islam consulaire » et à l’influence de ses conseillers religieux qui sont devenus un groupe de pression sur les diasporas musulmanes dans les sociétés occidentales (172) ; entreprendre une réforme théologique et exégétique qui profitera des avancées des sciences modernes pour « raffiner les approches fiqhistes » et établir une nouvelle interprétation historico-critique des textes sacrés qui laisse une place aux lectures alternatives telles que le coranisme, le soufisme, le féminisme, etc. Selon Aoun, un islam réformé, sécularisé et libéral est indispensable pour freiner la montée du radicalisme idéologique et le radicalisme communautaire chez les musulmans qui vivent en démocratie (160).
Le dernier chapitre de l’essai, qui s’intitule « Combattre l’islamisme sans trahir la démocratie ? », vise à souligner que l’islamisme est l’une des « maladies de la modernité » (195) qu’il faut combattre, car « si l’islam est légitime, l’islamisme ne l’est pas » (197). Pour écarter cette idéologie antilibérale et antimoderne, Aoun propose de recourir à la théorie du « consensus par recoupement » (195) de John Rawls, afin de créer l’unité sociale autour d’une conception de la justice. Il s’agirait alors de développer une « conception citoyenne, commune, de la justice » (197), qui protège les valeurs de la démocratie et de la tolérance. Il pense aussi qu’il faut s’inspirer du « paradoxe de la tolérance » élaboré par Karl Popper pour désamorcer la légitimité des discours intégristes, qui ne sont plus tolérables dans les sociétés démocratiques et plurielles (200). Aoun souligne l’importance d’éviter l’écueil du relativisme tout en soutenant l’idée de la reconnaissance du pluralisme. Il poursuit en abordant quelques éléments qu’on associe potentiellement à l’islamisme, qui menace l’esprit de la démocratie, et critique la surenchère des politiques identitaires qui célèbrent ce qui sépare les gens plutôt que ce qui les unit (205). En outre, il met en garde son lectorat contre l’instrumentalisation de l’islamisme par des groupes d’intellectuels et des activistes de gauche (l’islamogauchisme). Pour conclure le chapitre, l’auteur offre une réflexion sur la « Charte des valeurs républicaines » et la manière de gérer la présence musulmane en France, et ce, en se demandant si la Charte présente une occasion pour arrimer l’islam aux valeurs républicaines tout en réfutant la logique islamiste.
Cet essai, accompagné d’une très riche bibliographie, se veut une participation au débat en cours dans les démocraties occidentales, qui s’interrogent sur leur modernité tiraillée entre l’universalité et la relativité de ses valeurs. Plus précisément, il apporte un éclairage sur les enjeux culturels et identitaires soulevés par la visibilité de l’islam pour, d’une part, souligner sa contribution à la vie culturelle et économique et pour, d’autre part, prévenir la radicalisation et la violence entreprises en son nom (10). Il montre aussi la position des intellectuels musulmans sur des questions engendrées par la présence de l’islam en Occident (11). En somme, l’ouvrage se veut « un appui à la cause de la laïcité en tant que cadre efficace et inégalé pour garantir les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité, en veillant sur les droits de tous les citoyens sans égards à leurs croyances religieuses ou à leurs conceptions morales » (238). C’est une approche qui valorise un pluralisme capable d’intégrer, de soutenir et de promouvoir les grands principes qui structurent les sociétés démocratiques, à savoir : fixer des libertés et des droits fondamentaux égaux pour tous. En somme, c’est un ouvrage qui appuie et conforte un pluralisme harmonieux.
