Abstract

Dès les années 1970, sous l’influence des études féministes (King, 2004 ; Juschka, 2005), les sciences religieuses ont commencé à s’intéresser à l’histoire et aux expériences religieuses des femmes, d’abord, puis au genre de façon plus générale. La pertinence de cette catégorie d’analyse semble désormais incontestée, même si tout son potentiel n’a pas encore été exploité dans l’étude des religions. Malgré la richesse des recherches sur le genre à l’intersection avec les religions et spiritualités, la question de la maternité semble avoir été laissée de côté. Si l’institution (patriarcale) de la maternité est parfois abordée, l’expérience religieuse des femmes en tant que mères est rarement centrale dans les études qui mentionnent le maternel. Certes, plusieurs thèmes en lien à la maternité, comme la sexualité en général et précisément la contraception et l’avortement, ont été largement discutés, mais il semble qu’au-delà de la question du « choix » de devenir mère ou pas, cette intersection très spécifique du religieux et du maternel est restée longtemps négligée tant du côté des études sur les religions que du côté des études féministes. Comme l’écrit Andrea O’Reilly, « motherhood [. . .] is the unfinished business of feminism » (2016 : 2). En sciences religieuses, on a beaucoup plus traité des déesses-mères que des expériences maternelles des femmes et de leurs proches dans un cadre religieux ou en lien avec celui-ci. En s’appuyant sur la somme d’études sur le genre et la religion (ou plutôt : sur les genres et les religions), il est désormais possible de retourner à ce sujet en évitant le piège de l’essentialisme. Pour ceci, il est nécessaire de prendre suffisamment de distance critique par rapport aux textes ou sources religieuses qui tendent à présenter l’équation « femme = mère » (et vice-versa !) comme incontestable, « naturelle » et donc inévitable, ou encore comme un ordre divin qui ne saurait être questionné. L’analyse d’univers de sens, de pratiques et de discours religieux à différentes époques et dans des contextes culturels variés montre bien qu’au-delà de ce qui est désigné comme de l’ordre du biologique et du physiologique, une construction de la maternité est à l’œuvre.
Reprenant la distinction proposée par Adrienne Rich (1995 [1976] : 13) entre la maternité comme institution et comme expérience vécue des femmes et de leurs rapports à leurs enfants et à leurs propres pouvoirs de reproduction, on constate que les maternités sont variées. Même à l’intersection avec des notions aussi englobantes que la religion, la spiritualité, la croyance ou le rituel, les maternités sont bien plus hétérogènes que la sélection proposée dans ce dossier thématique. Des versions préliminaires des articles retenus ici ont été présentées lors du colloque « Maternités mystiques, spirituelles, ascétiques, monastiques : explorations à l’intersection du religieux et du maternel » (à l’exception de l’article de Catherine Foisy, ajouté par la suite), tenu sous forme de colloque en ligne, avec des conférences hebdomadaires de janvier à mars 2021. L’organisatrice (Florence Pasche Guignard) remercie le Fonds Gérard Dion (Université Laval) de lui avoir accordé une subvention pour l’organisation de cet événement et la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval pour son soutien logistique et administratif. Elle remercie aussi les contributrices qui ont accepté de reprendre leur présentation sous forme d’article pour ce numéro, ainsi que les collègues qui ont participé aux discussions lors du colloque, de même que le public en salle virtuelle, y compris les étudiants et étudiantes du cours « Femmes et religions ».
Par commodité, les articles sont présentés ici dans un ordre plus ou moins chronologique des sources ou contextes étudiés. Certaines auteures n’ont pas manqué de faire des références croisées aux autres contributions du colloque, y compris certaines qui portaient sur des sujets très éloignés, en lieux et en temps, de leur propre champ de spécialisation. Ceci permet de souligner le besoin de développer de nouveaux modèles interdisciplinaires pour aborder cette intersection. Le numéro thématique et le colloque duquel il découle confirment la pertinence des approches comparatives pour raffiner nos catégories et appréhensions tant du « maternel » que du « religieux ». L’une des questions posées par rapport aux mères (biologiques, spirituelles, de substitution, en mode dévotionnel, ou autres) était de savoir si celles-ci renonçaient ou échappaient à la maternité pour une vie religieuse, que celle-ci soit extraordinaire (martyres, saintes, nonnes, religieuses, ascètes) ou, à l’inverse, intégrée à un quotidien ordinaire, dans des familles, sociales ou spirituelles, dont les compositions sont par ailleurs plus variables qu’on ne peut le penser.
Dans le premier article, avec une approche féministe et matrocentrique contemporaine, et sans faire d’anachronismes, Pascale Engelmajer, spécialiste du bouddhisme, explique comment la maternité et les activités qui lui sont liées sont habituellement perçues comme un obstacle au progrès spirituel dans le bouddhisme ancien pāli. Elle montre qu’il est possible, cependant, de distinguer une autre voie sotériologique par laquelle les activités liées à la maternité constituent un chemin spirituel à part entière, choisi de manière délibérée par certaines femmes dans les textes pāli. Autour des figures de la reine Māyā, la mère qui a donné naissance au Bouddha et de Visākhā Migāramātā, une bienfaitrice qui a amené son soutien matériel et spirituel à la communauté monastique, Engelmajer reprend ces textes souvent ignorés, ou présentés comme faisant l’apologie des rôles féminins traditionnels dans un contexte patriarcal. Les exemples discutés illustrent comment une perspective matrocentrique en sciences religieuses peut en tirer de nouvelles interprétations.
Dans la contribution suivante, Florence Pasche Guignard (qui dirige ce dossier thématique) s’intéresse à des textes qui montrent un mode dévotionnel particulier adressé au dieu Krishna dans la position d’une mère s’occupant avec amour de son enfant. L’analyse se concentre sur un épisode d’une collection, compilée au 17ème siècle, de 252 récits sur les saints vishnouïtes de la communauté de Vallabha. Le récit hagiographique analysé met en scène une fille mariée très jeune et devenue veuve et qui pourtant, par sa dévotion à Krishna sous sa forme de petit garçon, agit en tant que mère. La figure de ce récit est ensuite située par rapport à d’autres figures féminines des mouvements dévotionnels du sous-continent indien qui, au contraire de la fille-veuve du récit, choisissent activement de renoncer à la conjugalité, à la sexualité et à la maternité pour poursuivre leur relation spirituelle à leur dieu de prédilection sur le mode de l’amour érotique. Ainsi, l’article met en contraste deux modes de dévotion : celui sur le mode de l’amour maternel et celui sur le mode érotique. Si, dans les deux cas, le mouvement s’exprime du féminin (la femme) vers le masculin (le dieu), l’objet de la dévotion est soit un amant, soit un fils. Cette voie dévotionnelle sur le mode de l’amour maternel n’est toutefois pas exempte de difficultés.
Les trois autres articles du dossier touchent à des époques plus contemporaines. Ainsi, Nika Kuchuk concentre son analyse sur Mirra Alfassa (1878–1973), mieux connue simplement comme « la Mère ». Celle-ci fut la partenaire spirituelle de Sri Aurobindo et la cofondatrice du Yoga Intégral, un mouvement qui s’est répandu à partir de l’Inde du Sud et qui compte encore aujourd’hui de multiples centres autour du monde. Ses disciples s’adressaient à elle en l’appelant « La Douce Mère » et, à l’ashram, elle était considérée comme une incarnation de la « Mère universelle » ou Shakti incarnée pour faciliter l’évolution spirituelle et physique de l’humanité. Malgré cette appellation, Alfassa, qui a laissé son fils aux soins d’autrui pour s’engager dans cette vie spirituelle, voyait le célibat comme une nécessité et elle-même avait renoncé à toute intimité physique avec Sri Aurobindo. Kuchuk montre que l’attitude de la Mère à l’égard des normes et rôles selon le genre est restée très complexe et son analyse souligne les tensions entre les divers éléments des pouvoirs créatifs et spirituels très genrés, vers le féminin, qui lui étaient attribués (en tant que shakti d’Aurobindo) et ses propres discours ambivalent au sujet du genre, du corps et de la maternité.
L’article de Catherine Foisy vient renforcer la diversité des contextes thématiques. Elle présente une analyse de textes de la collective féministe et chrétienne « L’autre Parole » où la question de la maternité est traitée de front, dans le cadre plus large de ses recherches sur les femmes et le christianisme social au Québec. Après avoir contextualisé les liens de cette collective québécoise et son évolution avec le féminisme de la deuxième vague, avec l’Église et avec le christianisme social, Foisy montre qu’il se dégage une conception plurielle de la maternité des divers écrits, colloques, prises de positions et célébrations liturgiques de « L’autre Parole », depuis 1976. Elle en souligne le caractère unique dans le monde catholique francophone. À partir du cadre théorique découlant des études sur la maternité (motherhood studies) et de considérations au sujet de l’évolution socioculturelle et religieuse du Québec (et des sociétés sécularisées plus largement), Foisy conclut en identifiant quelques pistes sur l’évolution des discours féministes catholiques non pas seulement sur « la femme » ou la féminité, mais précisément sur les questions de maternité.
Enfin, dans le dernier article, Valentina Gaddi présente une sélection de résultats d’une enquête ethnographique effectuée dans le cadre de sa recherche doctorale. Elle aborde les enjeux de la maternité chez les femmes de plusieurs communautés hassidiques de Montréal en demandant comment le fait d’être mère est conçu et vécu en pratique par ces femmes caractérisées par leur piété et leur observance orthodoxe, plus stricte que celle d’autres femmes juives. Dans ce contexte particulier où « être femme, c’est être mère », de quelle manière la « tradition discursive » judaïque teinte-t-elle leurs expériences de la maternité ? Gaddi montre que d’autres dimensions (âge, classe, ethnicité, structures communautaires, etc.) viennent compliquer ce binôme religion-maternité. L’objectif de Gaddi est d’une part de rendre compte empiriquement de l’expérience maternelle chez les femmes juives hassidiques de Montréal et, d’autre part, de mettre à l’épreuve certaines notions issues des études sur la maternité et de reconceptualiser « le féminin » au sein de traditions religieuses et de leur étude académique.
Ce dossier ne prétend pas faire le tour des nombreuses questions à l’intersection entre le religieux et le maternel, un champ d’étude qui commence à émerger en tant que tel au sein des sciences religieuses et des études sur la maternité (motherhood studies). C’est le cas en particulier dans le contexte académique anglophone, comme en témoignent les conférences et publications de plus en plus nombreuses sur ce sujet spécifique. Mentionnons le projet Beyond Mother Goddesses: New Directions for International Scholarship on Motherhood in Religious Studies (Beyond Mother Goddesses, 2021), soutenu par l’American Academy of Religion, l’épisode 172 de la série Dialogue on Teaching (Wabash Center, 2022) du Wabash Center for Teaching and Learning in Theology and Religion, qui porte sur l’impact de la maternité dans l’enseignement et la recherche académiques sur les religions, l’atelier international Mothers in the Time of the Church Fathers: Maternal Thought and Maternal Practice between Normative Representations and Individual Transgressions, tenu à l’Université de Vérone, en Italie, le 11 février 2022 (Pedrucci et Mastrocinque, 2022), ou encore le colloque bilingue Maternités et figures maternelles dans les traditions religieuses de l’Asie du Sud, tenu en ligne à l’Université Laval et l’Université du Québec à Montréal en février et mars 2022 (MATASUD, 2022). 1 Au niveau des publications, la plupart des monographies récentes qui explorent de façon centrale la maternité en lien avec la religion et la spiritualité ont été produites par des auteures états-uniennes et portent sur le christianisme (Gallagher Elkins, 2018 ; Marga, 2022), le contexte américain (Duncan, 2023), ou se situent en études bibliques (Buckhanon Crowder, 2016). Il reste donc aux sciences des religions du travail pour questionner cette intersection dans des contextes variés. Ainsi, le choix de publier en français la majorité des articles de ce dossier spécial vise délibérément à transmettre à l’espace francophone la pertinence de ce questionnement et quelques pistes théoriques et méthodologiques prometteuses, déjà évoquées ailleurs (Pasche Guignard, 2017 et 2020) et mises ici en pratique dans divers contextes historiques et culturels et à partir de sources variées (littérature, archives, enquêtes et données de terrain, etc.). L’ensemble des articles, traitant d’expressions particulières de quelques traditions religieuses seulement, présente déjà un large éventail de périodes historiques, de régions du monde et de cultures. Sans prétendre à l’exhaustivité, cette sélection suffit à illustrer la pertinence de ce thème du maternel dans les religions. Ce dossier thématique vise donc à susciter chez le lectorat en sciences religieuses d’abord, mais aussi dans d’autres disciplines des sciences humaines et sociales, à partir de leurs propres terrains, sources, et avec leurs méthodologies particulières, une réflexion sur les représentations, pratiques et expériences du maternel en lien aux religions et aux spiritualités, en particulier la question de la « maternité-institution » et de la « maternité-expérience » (Descarries-Bélanger et Corbeil, 1987 : 144–146 pour la traduction française de cette distinction amenée par Rich 1995[1976]).
Footnotes
Declaration of conflicting interests
The author declared no potential conflicts of interest with respect to the research, authorship, and/or publication of this article.
Funding
The author disclosed receipt of the following financial support for the research, authorship, and/or publication of this article : l’auteure a reçu une subvention de 3000$ du Fonds Gérard Dion (Université Laval, Québec, Canada) pour le colloque lors duquel des versions de travail des articles de ce numéro ont été présentées.
