Abstract

La question de l’authenticité relève de nos terrains et de ceux des auteurs qui ont contribué à ce numéro. Elle se présente comme une préoccupation importante des acteurs sociaux dans leurs efforts de faire sens de leurs pratiques et engagements religieux (ou « spirituels » pour emprunter le terme préféré par plusieurs). Le terme authenticité apparait comme tel dans leurs discours et représente un élément « émique » (interne) plutôt qu’« étique » (imposé par les chercheurs). Comment traiter de cette notion en sciences sociales ? Pourquoi cette préoccupation pour l’authenticité de nos jours et ce, dans divers contextes sociaux, culturels et géographiques ? Comment l’authenticité figure-t-elle dans différentes religiosités ? Sur quelles bases est-elle revendiquée, légitimée ? Est-ce que les dynamiques de l’authenticité diffèrent selon le type de « spiritualité » ou de religion ? Qu’est-ce que l’authenticité, enfin ?
La vérité, la légitimité et le savoir sont toutes des questions reliées à l’authenticité. Elles deviennent particulièrement urgentes dans des périodes de contestation et de changement profond, soit des périodes où il y a des glissements « tectoniques » où l’implicite perd de son évidence, quand l’indiscutable est mis en question et que l’on doit avoir recours à de nouveaux appuis. La vague actuelle de la mondialisation (ou globalisation, c’est selon) secoue bien des présupposés, avec des répercussions qui se font sentir à travers le monde, et ce notamment dans le domaine du religieux. Des traditions, institutions et autorités sont l’objet de contestations quand elles ne sont pas carrément écartées, tandis que la « primauté de l’expérience » (Gauthier, 2012) ainsi que l’orthopraxie rituelle (prise comme garant de l’efficacité), plus que l’orthodoxie (conformité à une doctrine) semblent constitutives de l’authenticité dans une gamme assez large de religiosités, bien au-delà des pays occidentaux. La culture du soi (Taylor, 1991) entraine ses propres dynamiques et exigences qui se manifestent chez les acteurs en « quête d’authenticité ».
Les enjeux de l’authenticité, donc, sont apparus centraux dans nos terrains, dont une vaste enquête sur les courants religieux et spirituels contemporains au Québec dirigée par Deirdre Meintel et à laquelle ont participé François Gauthier (co-chercheur), Daniela Moisa (alors stagiaire postdoctorale) et des doctorants et assistants (dont Vincent Brillant-Giroux), que ce soit auprès de cercles druidiques, de groupes chamaniques d’inspiration autochtone, de groupes de catholiques charismatiques ou de pentecôtistes, de communautés chrétiennes orthodoxes, de cercles de pratiques néo-hindoues ou néo-bouddhiques, de cercles de pratiquants vaudou, de communautés issues de l’immigration et tant d’autres. Gauthier les a observés dans ses terrains qui incluent les sous-cultures musicales des jeunes, de la mouvance techno au métal en passant par le gothique (Gauthier, 2008), le festival Burning Man, les milieux de « spiritualités holistiques » à fort caractère thérapeutique, ainsi que l’important mouvement transnational créé par la « sainte aux câlins », Mata Amritanandamayi (ou Amma). Par ailleurs, la question de l’authenticité apparait aujourd’hui comme un enjeu particulier dans bien des domaines autres que le religieux, tels que le tourisme, les arts, la gastronomie, et elle se présente souvent dans nos séminaires avec nos étudiants. Ces expériences ont inspiré le panel que nous avons organisé lors du congrès SISR / ISSR tenu à Louvain-la-Neuve (2015). Les contributions ici assemblées sont toutes issues de ce panel.
Le numéro commence avec les contributions des éditeurs invités, qui jettent les bases pour les études de cas présentés dans les articles qui suivent. L’article de Deirdre Meintel porte sur l’étude en équipe déjà mentionnée. L’auteure présente une revue du concept d’authenticité telle qu’elle se présente en anthropologie et au sein même des religions, notamment dans le christianisme. Elle présente divers « types » d’authenticité observés dans les groupes religieux touchés par la recherche de son équipe et soulève la question de l’engagement religieux compte tenu de la primauté de l’authenticité personnelle, souvent basée sur l’expérience subjective et incorporée. Certains groupes, notamment ceux qui mettent l’accent sur la participation dans la communauté religieuse, semblent susciter un engagement à long terme de la part des membres, tandis que pour d’autres, l’engagement ne concerne pas un groupe ou une tradition particulière, mais plutôt un « sens du moi » qu’ils ont appréhendé via la spiritualité et qui constitue l’objet de leur « quête ». Dans les deux cas, l’authenticité demeure un phénomène éminemment social.
François Gauthier aborde l’authenticité à travers une discussion théorique qui se situe au carrefour de l’anthropologie et de la sociologie. Selon l’auteur, la préoccupation actuelle pour l’authenticité se comprend en lien avec l’émergence de la « culture de l’authenticité et de l’expressivité » (Taylor 1991, 2002), en lien avec le consumérisme (c’est-à-dire le type de culture propre à nos sociétés qui ont pour ethos dominant la consommation). Dans cette perspective, le consumérisme donne lieu à un nouveau « régime » d’authenticité qui favorise la primauté de l’expérience personnelle. Évidemment, divers « registres » d’authenticité peuvent cohabiter et rivaliser à l’intérieur du régime dominant. La prééminence de ce régime mène à la question du leadership et des modes de légitimation de l’authenticité. Reprenant les catégories de l’action sociale de Max Weber en les réinterprétant à partir de l’Essai sur le don de Marcel Mauss à la suite d’Alain Caillé, l’auteur propose de voir, dans l’émergence de ce nouveau régime d’authenticité au niveau macro-social, une explication de la tendance à voir apparaître des types d’autorité charismatiques qui remplacent des types traditionnels et institutionnels. Cette interprétation permet de confronter les théories classiques de modernisation, qui faisaient équivaloir rationalisation, différenciation, sécularisation, industrialisation et démocratisation, en proposant de voir comment les développements du capitalisme global, financiarisé et consumériste favorisent au contraire des types d’autorités charismatiques en religion comme en politique. Son modèle jette une nouvelle lumière sur les conditions historiques et sociales des transformations religieuses en cours ainsi que sur les dynamiques qui relient la primauté de l’expérience à la montée des formes d’autorité charismatique.
S’ensuit la contribution de Rachel Werczberger qui porte sur les spiritualités juives Nouvel Âge en Israël. L’auteure y constate la centralité de l’authenticité personnelle, ce « noyau du moi » qui se veut libre par rapport aux contraintes sociales ou autres forces extérieures, dans une démarche qui insiste sur son rattachement à la tradition juive. Plutôt que de déboucher sur un rejet de la religion juive, le courant examiné par l’auteure estime que le judaïsme authentique peut être redécouvert par le biais d’une religiosité du soi empreinte de Nouvel Âge et privilégiant une expérience du sacré passant par le corps. Werczberger met également en lumière la manière dont ces communautés sont influencées par l’individualisme et l’éthos consumériste, tout en s’identifiant au judaïsme. Néanmoins, leur participation à ces nouvelles communautés représente une transformation de la socialité religieuse. Tandis que les individus étaient auparavant impliqués à vie dans un courant particulier du judaïsme et dans des synagogues établies, la mouvance décrite ici montre des acteurs engagés de manière ad hoc dans des petites communautés volontaires alternatives et éphémères.
Valérie Aubourg présente un tout autre contexte, l’île de La Réunion, où les pasteurs néo-pentecôtistes présentent un type de leadership où l’élection suit des codes où l’authenticité traditionnelle et l’authenticité charismatique se combinent. L’autorité est traditionnelle dans le sens que cette élection, si elle se présente comme le fait de forces surnaturelles (Dieu, dans ce cas) au-delà du libre arbitre de l’individu, tout comme d’autres types d’officiants (exorciste catholique, « personne qui prie », etc.) dans cette culture créole, se fait suivant un éventail restreint de scénarios bien définis par une tradition qui ne dit pas toujours son nom. Par contre, l’authenticité de la vocation du pasteur évangélique, si elle est validée dans un premier temps par la tradition, ne débouche sur une autorité véritable que si elle s’adjoint des signes charismatiques : droiture de la conduite mais aussi actes extraordinaires — guérisons, délivrances, prophéties — par lesquels le pasteur voit son onction reconnue. En même temps, le pasteur doit faire preuve d’humilité face à ces manifestations du divin par sa personne ; autrement, comme le constate Aubourg, il éveillera un « soupçon de non-authenticité » à l’égard de sa vocation. On retrouve ainsi à nouveau la tradition (ou peut-être plus justement : une autorité de type institutionnelle, ou légal-rationnelle dans les termes de Weber), qui fixe les balises à l’intérieur desquelles opère le charisme : la vocation est aussi légitimée socialement auprès du réseau ecclésial et ses responsables, après-coup.
L’article de Daniela Moisa présente une analyse de trois cas qui concerne des personnes de courants religieux différents rencontrés sur le terrain, au Québec : une religieuse catholique, un couple membre de l’Église essénienne chrétienne et un chrétien orthodoxe converti. L’auteure évoque « la mobilisation discursive et pratique » de l’authenticité qui se révèle ici détachée des institutions au profit d’un processus créatif, « un véritable outil de création et d’amélioration du soi et du monde. » La contribution de Moisa illustre pleinement l’aspect mobile de l’authenticité religieuse qui est vécue individuellement mais toujours en interaction avec d’autres, en adaptation continuelle et dans un processus de redéfinition constante de soi. Derrière la diversité de ces cas pointe une authenticité de l’agir plutôt que du discours ou de la tradition : une authenticité processuelle, jamais définitivement acquise, toujours en construction.
La contribution de Vincent Brillant-Giroux nous entraîne dans un tout autre contexte, celui du rituel populaire de Teyyam au Kerala, dans l’extrême sud de l’Inde. L’auteur montre comment les conceptions de l’authenticité du rituel et de la possession qu’il implique diffèrent suivant que l’on interroge les performeurs plus vieux ou plus jeunes. La reproduction exacte de la tradition et l’abnégation de soi prisées par les anciens se confronte aux aspirations des jeunes qui veulent s’engager en tant que performeurs du Teyyam et porteurs de sa tradition, mais sans renoncer à l’aspiration de bien gagner leur vie et si possible accéder à la classe moyenne. Ils cherchent ainsi à concilier leur engagement avec leurs aspirations sociales et matérielles, sans sacrifier leur santé aux dures exigences physiques du rituel. Tandis que les performeurs plus âgés mettent en question l’authenticité des performances des jeunes, ces derniers invoquent le principe d’égalité sociale promue par les rituels du Teyyam et considèrent leur réussite sociale et matérielle comme l’actualisation de son message. Pour autant, les jeunes doivent toujours accomplir des performances convaincantes pour que les dévots soient assurés de la présence des dieux et de leur intervention favorable dans les affaires humaines. On assiste d’ailleurs à une recrudescence de la popularité des rituels du Teyyam, dont les bienfaits se trouvent eux aussi en syntonie avec la pénétration des valeurs consuméristes dans les classes moyennes et populaires en Inde. La différence entre les aînés et les jeunes témoigne du passage d’une authenticité fondée sur l’ascèse et la reproduction fidèle de la tradition à un mode d’authenticité (charismatique) fondé sur l’efficacité symbolique et dès lors plus enclin à procéder à des simplifications et des modifications. Comme l’illustrent les divers cas présentés par Brillant-Giroux, la réussite varie d’un performeur à l’autre, selon un concours de circonstances difficiles à systématiser.
Zuzana Bartova, enfin, propose une analyse de pratiquants néo-bouddhistes en France et en République tchèque, majoritairement scolarisés et de classe moyenne. La recherche, menée conjointement dans divers courants et sur ces deux territoires, montre d’abord un phénomène où les différences nationales auxquelles on pourrait s’attendre sont ténues, voire inexistantes. La description montre des degrés d’engagement à géométrie variable, mais répondant tous aux caractéristiques de la religiosité à l’ère de la culture d’authenticité et d’expressivité et son souci de l’authenticité du soi, acquise d’abord par l’expérience personnelle plutôt que par une adhésion à des croyances. L’engagement dans ce type de pratique suit généralement une expérience marquante interprétée comme une révélation de soi à soi. Les acteurs évoquent ainsi l’importance de l’effet, avéré ou espéré, de la pratique sur leur bien-être et comme élément moteur de leur développement personnel. Cette religiosité hautement personnalisée ne signifie toutefois pas solipsisme, retournement de soi sur soi, en raison de l’importance des relations interpersonnelles et du sentiment d’appartenance dont témoignent les acteurs. Ces parcours différenciés s’inscrivent enfin dans une typologie de l’engagement, où les acteurs sont tantôt très actifs au sein du noyau dur des pratiquants ou plus périphériques. On assiste également à une grande fluidité, repérée également dans la recherche québécoise précitée, tandis que les personnes peuvent être actives dans plus d’un groupe à la fois, ou passer de l’un à l’autre.
Cette collection est loin d’épuiser les questions soulevées par les enjeux de l’authenticité, et elle n’est aucunement représentative de toutes les expressions religieuses que l’on observe aujourd’hui. Néanmoins, elle présente un large éventail de régions du monde, de cultures et de religiosités. Enfin, elle illustre bien la grande pertinence de l’authenticité à l’égard des expressions religieuses dans des contextes disparates. Idéalement, elle suscitera chez les lecteurs des réflexions sur la question de l’authenticité à partir de leurs propres recherches.
Footnotes
Déclaration de conflits d’intérêts
L’auteur déclare qu’il n’y a aucun conflit d’intérêt à l’égard de la recherche, les droits d’auteurs et / ou la publication de cet article.
Financement
L’auteur n’a pas reçu de soutien financier pour la recherche, les droits d’auteurs et / ou la publication de cet article.
